|
L’Enfant Soldat
|
|
|
|
La nuit tombait. Début de week-end ; Paris désert et silencieux. Quelques fenêtres allumées vers les immeubles en face. Sur nos portables, on a parlé près de quarante-cinq minutes. « Je viens de rentrer, disait-il, et j’ai eu ton message... » Je n’ai pas tari d’éloges. Je lui ai énuméré, en vrac, tout ce qui m’avait, non pas seulement conquis mais stupéfait : la régularité du ton, cette simplicité évidente, naturelle... ce qui finalement se résumait par « sain ». Son ouvrage était sain, son texte humain. Au bout du fil j’ai soudainement senti monter une sorte d’exaltation. Il parlait vite, haché... ce qu’il avait voulu faire, voulu dire... « Mais oui, ai-je répondu, l’interrompant ; car même dans les moments les plus parfaitement crus, limite vulgaires, la ligne médiane est tenue, rectiligne, implacable, comme si la petite loupiote qui préside à tout ça était réglée au poil, au quart de poil... pas besoin de burette d’huile, pas de dépanneur pour remettre en route le petit moteur du coeur ou de la cervelle. Curseur en état de marche, voilà le signe distinctif, avais-je conclu...
C’est à peu près ce qui se passe... l’inspiration qu’il faut laisser se manifester d’elle-même. La petite voix intérieure ; un marsupilami absurde, parfois incohérent, qui vous distille ou vous insuffle des phrases rocambolesques. Elles n’auront de sens qu’une fois achevées... Tout vient d’un coup. Ça tombe sur le papier comme un carreau pété tomberait d’un zinc un soir de bourrasque... Une tuile qui vole, une poutrelle descellée... tout ça dans un raffut d’orage, de vent violent. J’ai toujours dit : Jeanne d’Arc ; réceptif et médium... Qui parle ? Rimbaud ? Son clone ? Il serait allé se planquer vers ses rocailles, muté dans le silence de gargouille, dans une fin misérable, mais qui peut affirmer qu’il n’a pas généré une floraison de jeunes pousses hurlant à l’unisson ? Et par nos voix à nous ?
Une sorte d’oeuvre globale. Y ont collaboré les fondateurs d’on ne sait plus quelle langue-charabia pour sentiments suspects, pensées douteuses. Car tout n’est qu’au service de l’éternelle passion. Admiration profane pour quelque chose qui nous échappe : grandeur recommencée, le rêve à l’infini... cours enchanteresses d’un moyen-âge éteint...
C’est donc cet identique déclic qui a mis bas l’Enfant soldat. Frisson né d’on ne sait où par l’entremise du petit régulateur se mettant en branle... Tout ça au petit bonheur, dans le désordre... Rien de programmé ni de programmable. Et hop ! ; le stylo dans la poche... et hop ! ; le bout de carton pour y inscrire le mot premier, la virgule initiale... et le reste qui suit : « Dans le delta et la mangrove » La vue d’avion universelle déployée à l’instant, dans cette rue, sous un crachin d’été, d’hiver, tandis que l’écharpe vole, qu’il faut trouver quelque capot de bagnole pour marquer ça... La vue d’avion universelle shootée ici ou là... d’un décollage à l’autre... d’un alunissage l’autre.... émerveillé toujours. Les DC 8 ou les Tristars... les DC 3, parfois... voire un Constellation sur un tarmac de Haïti, en 80... C’est ça, l’Enfant soldat. C’est ce fourbis africain qui sonne le glas sans crier gare, un matin, au réveil... Comme un haut le coeur qui surgirait pour faire régurgiter la sève accumulée depuis trop longtemps : berges sablonneuses de tous les poto poto des AOF...
Je me revois à Lomé. Vers la plage. C’est au-delà du marché... On traîne... l’Hôtel de France... les grands rouleaux salés avec la racaille de là-bas se jetant là-dedans en short lépreux. Les copines marronnasses qui pouffent de rire : « Blanc, Blanc... » Ou cet hôtel Lyly, la frontière du Ghana. On y passait à pieds... je revois le muret de zingage à hauteur d’homme, les barbelés... les chambres ni plus ni moins crasseuses. La faune qui végétait, attendait les jeunes blondes... les Hollandaises, les Slaves... elles venaient pour s’y laisser sombrer dans des hivers sans fin. Les parents ne savaient plus... On envoyait quelqu’un pour les chercher et on les retrouvait là, sur un matelas, dans état épouvantable... avec quelques grand frères tous amicaux, très doux... Toutes sortes de drogues étranges. Et les gris gris... amulettes de bazar. La Vraie Afrique sournoise ; la pure. Des hommes-troncs chaloupés comme ils l’étaient dans leur pirogue du temps des colonies. Sombres et huilés... luisants d’on ne savait quelle ambre de coco.
Soldat ou pas, enfant ou non. Afrique susceptible, sourcilleuse... ou celle des taxi brousse coupe gorge, des détroussages. Car j’ai vu son visage... Evidemment, surtout les filles ; les hautes et belles gazelles couleur de mangue gâtée, le fond de l’oeil safran. Pas leur frangin porteur de bazooka. Je n’étais pas journaliste, pas free lance, pas reporter. Pas de ces ragoteurs sans frontière. Je n’avais aucun soucis que des hommes à poigne soient chef d’état. On le voit : depuis qu’ils ont dégagé de régions grandes comme dix fois la France, c’est pire. Extorsion de fond, sévices... Elections à répétitions... Mais non, vous dis-je, c’était la femelle noire dans sa sculpturale attitude qui représentait vraiment ces contrées-là. Boubous de toutes les façons... On me retrouvait vers les arrières, au soir, à grignoter quelque brochette fumeuse au bord d’un cinéma qui se serait appelé Wepler. La palabre. Sensation de monde perdu, lointain, sans âme qui vive autre que fantôme subtilement dénudé, et quelquefois l’épaule parée d’un semblant de linge académique... C’est là que la peur est venue. Les hordes... machette, coupe-coupe... et la dérive des décennies livrées aux hors la loi de tous bords. Parcelles d’Afrique les unes après les autres tombant dans la factice autonomie de l’indépendance...
Comme l’hôtel du même nom. Vingt ans plus tard, j’y suis retourné une nuit, dans cet endroit des fétichismes et des gazelles. Mal m’en a pris. Je n’avais pas fait cent mètres en direction du rade des origines, transformé de pied en cap, cette fois en plein soleil, vers midi, que je les ai vu s’approcher, lesdits « enfants-soldats ». A cent mètres du marché. Pas loin de la mer... J’ai songé : Djibouti, Mombasa... Je suppose qu’on ne la retrouvera maintenant que sur les mappemondes, cette belle Afrique semée de mouroirs... mais pour la vraie, l’antique, l’empuantie savane piquetée de délices et de gentillesse ? Où ? Dans les songes ?
|