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L'article du FIGARO du 31 octobre 2007 Source : http://www.lefigaro.fr/culture/20071031.FIG000000135_woody_allen_mon_premier_amour_c_est_la_tragedie.html |
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Woody Allen :Mon premier amour, c'est la tragédiePropos recueillis par MARIE-NOËLLE TRANCHANT.
INTERVIEW TERRY (Colin Farrell) et Ian (Ewan McGregor), deux frères d'une
famille de la working class londonienne, ont imprudemment contracté des
dettes. Heureusement, il y a l'oncle Howard, qui a fait fortune en
Amérique. Malheureusement, Howard traverse une mauvaise passe. Donnant,
donnant, il aidera ses neveux en échange d'un service qui s'appelle
crime. Le Woody Allen de l'année, Le Rêve de Cassandre, est une
tragédie solidement classique de la faiblesse humaine et de la
conscience morale.
LE FIGARO. - Parlez-nous de vos personnages.
Woody ALLEN. - L'idée de deux frères me fascinait, parce que les
liens familiaux créent une dépendance plus grande. Ce sont deux garçons
bien intentionnés, gentils, mais parce qu'ils dépendent complètement de
leur oncle, qui leur demande un service très inhabituel et très
dramatique, il en découle naturellement une tragédie. J'ai tracé les
caractères aussi bien que je le pouvais, mais l'apport des acteurs a
été énorme.
Vous explorez une fois de plus le sentiment de culpabilité.
C'est un sujet qui m'a toujours beaucoup intéressé, et, évidemment, un
homicide permet de le développer et de l'approfondir à la fois dans son
aspect moral et dans son côté obsessionnel. Les deux frères, qui ont
pourtant le même passé et la même éducation, réagissent très
différemment, l'un ne voit que le danger d'être pris, l'autre est
obsédé par le remords. C'est très facile d'exagérer le sentiment de
culpabilité, et on peut d'ailleurs arriver à des choses très drôles. Si
c'était moi qui avais joué le rôle, à une autre époque, je l'aurais
poussé à l'extrême pour le rendre comique.
Mais on est loin du comique. Après Match Point, Le Rêve de Cassandre est
de nouveau un film très noir. Cela signifie-t-il que vous vous
sentez plus libre maintenant d'être un auteur
sérieux ?
Je suis un grand admirateur des tragédies grecques, et je trouve
extraordinaire qu'elles aient traversé le temps et puissent être encore
jouées aujourd'hui. Mon premier amour, c'est la tragédie. Dans ma
jeunesse, c'est vraiment ce que je voulais écrire, et j'aime toujours
travailler la dimension tragique d'une histoire, des personnages.
J'aimais Ingmar Bergman, Tennessee Williams, Arthur Miller... Je ne
songeais pas à la comédie. Mais le cinéma est un art très dépendant de
l'argent, comme l'architecture. Il se trouve que je pouvais faire rire,
alors on m'a poussé dans cette voie. On me disait : « Ne sois pas ennuyeux ! »
Mais en fait, je n'ai pas l'impression que mon cinéma ait changé de
façon radicale. Il y a des gens qui trouvent mes comédies pleines de
tristesse. Chaque année, je fais un film, et ça peut être une comédie
ou une tragédie meurtrière. Je crois que je ne suis ni purement
comique, ni entièrement tragique, simplement réaliste.
Et la réalité est...
Absurde. Dénuée de sens. En cela, elle est foncièrement tragique, avec
des moments amusants, à la surface. Il y a des gens qui ont de la
chance, d'autres qui n'en ont pas, ils voyagent dans des trains
différents, mais c'est la même destination. On devient vieux, malade,
on meurt. Tout ce qu'on a été, tout ce qu'on a fait aboutit au néant.
Bergman est mort, c'est fini.
Il reste tout de même son oeuvre ?
Mais je l'apprécie parce que je suis vivant. Quand je serai mort, les
grandes oeuvres ne me seront rien. L'art, la religion, la famille, tout
est illusion puisque rien ne vous sauve, à la fin.
Vous avez souvent dit que faire des films était un moyen d'échapper
à ces pensées désespérantes. C'est ce qui vous réconforte, à défaut de
vous sauver ?
C'est une très bonne distraction. Il y a un certain temps, je
considérais que faire du cinéma était une façon agréable de passer la
vie, si on a besoin d'un travail. Et je ne voulais pas arrêter, je
voulais que cela m'absorbe à longueur d'années, pour fuir la réalité. À
présent, j'ai un peu changé. Réaliser des films n'est plus ma priorité.
Je le fais parce que je peux, je sais le faire. Mais je suis content de
rentrer le soir chez moi. Je ne suis pas un perfectionniste. Je
travaille vite, sans beaucoup de prises. Il y a des réalisateurs qui ne
veulent pas rater un détail, qui prennent des gros plans, des
contrechamps. Pas moi. J'ai envie d'avancer et de finir le film. Je
manque de passion, d'obsession.
Que diriez-vous de la réussite, de la célébrité ?
Quand vous êtes jeune, vous rêvez au jour où vous aurez une maison en
Californie avec une piscine et des voisins qui s'appelleront Marlon
Brando et Katharine Hepburn. Et puis, ça vous arrive et c'est
complètement décevant. Ça ne change pas votre vie, profondément. Ça ne
vous aide ni à aller bien ni à aimer ou à être aimé. Je me considère
comme un homme chanceux, mais le succès n'aide ni pour la santé, ni
pour la vie amoureuse. L'échec non plus d'ailleurs. En fait, les hauts
et les bas de l'existence ont moins d'amplitude que ce que l'on
imaginait au début de la vie.
Si le monde est absurde, pourquoi s'inquiéter de morale comme vous le faites dans Le Rêve de Cassandre ?
Le fait que la vie soit privée de sens ne la prive pas de morale. Il
faut au contraire s'aider les uns les autres à prendre les bonnes
décisions morales. C'est facile à dire, évidemment, et difficile à
faire. Mais c'est très important d'essayer. Plus l'existence est
déprimante, plus on a besoin les uns des autres.
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